Critique de L’étrange Histoire de Benjamin Button

L’homme qui voulait vivre sa vie… à contresens

The Curious Case of Benjamin Button agit sur le spectateur comme une séance d’hypnose, un temps où il est envoyé aux confins de son inconscient pour réfléchir sur la vie dans un cadre onirique, au point que celui-ci reste complètement muet après visionnage. Fincher s’approprie ainsi une histoire véritablement truculente et aussi passionnante que la vie de cet individu défiant le temps et ses complications tout en ayant le même effet qu’une séance de yoga, apportant à son spectateur un spectacle sur son intériorité aboutissant au nirvana de la paix (bien qu’un peu exagéré).

La temporalité et son irréversible essence ou quand la différence devient une qualité…

Les hommes semblent avoir toujours voulu conjurer les effets du temps dont l’irréversibilité suscite l’angoisse d’une fin prochaine. On ne peut donc reconnaître la spécificité du temps sans en accepter l’irréversibilité, la ligne continue qui, du passé, s’avance vers le futur. Mais qu’advient-il lorsque le futur se fait passé ? Impossible diraient les scientifiques. Incroyablement inconcevable diraient les religieux. Miracle dirait Queenie. En effet, naître vieux ou jeune, peu importe, étant donné que le seul fait d’exister constitue déjà d’entrer dans le temps et puis d’une façon ou d’une autre, la vie commence et se termine: c’est un phénomène cyclique où le commencement est dans la fin et la fin dans le commencement. De toute façon, « on finit tous par porter des couches » (Daisy).

La figure de cet homme « hors du temps » est indubitablement indissociable de celle de Forrest Gump, un autre être candide s’illustrant par sa différence. Mais qu’est-ce que la différence si ce n’est un caractère intrinsèque définissant un individu, qui fait de lui un être singulier voire exceptionnel. Benjamin Button est étrangement extraordinaire dans le fait qu’il voit la vie sous un autre point de vue, quelque chose d’unique à la fois fardeau et don inavouable. Les individus remarquables survivent à l’emprise du temps. Sa condition lui confère une béatitude à toute épreuve et une simplicité l’emportant aux extrémités du monde, que le spectateur ne peut s’empêcher de ressentir au plus profond de sa chair.

Loin au-delà des réflexions philosophiques sur la vie et la mort se pose la question du Carpe Diem. En effet, à quoi serait-il utile de comparer une vie vécue à l’envers si ce n’est pour mieux appréhender le bonheur du présent sans préoccupation du passé ou de l’avenir. Ainsi, le moment où Benjamin profite de la vie au maximum, sur sa bécane bruyante, est lorsque son corps et son âge « réel » sont en parfaite symbiose… mais à vrai dire Benjamin a toujours su voir le bon côté de la vie (The Bright Side of Life) et voir du bon en l’Homme. Ses rencontres ont été amplement formatrices et c’est alors que la réflexion sur le temps se fait plus poussée: le temps ne serait-il pas un ensemble de relations et d’aventures qui fait avancer l’Homme dans le cheminement de son existence ? Saisir le temps présent, profiter du don de la vie et vivre sa vie à fond les ballons, n’est-ce pas ce qu’aurait voulu nous enseigner le professeur Kitting à travers son Cercle des poètes disparus ? Ce qui est sûr, c’est que Fincher est un poète, le Verlaine de l’image.

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L’amour hors du temps

La mécanique du cœur au service de l’audace visuelle…

Le fantastique représente souvent l’allégorie d’une idée, ici une réflexion métaphysique sur la fuite du temps et l’amour sincère, servant parfois de prétexte aux gens pour expliquer l’inexplicable par le biais d’une fiction. Ainsi, le fantastique a besoin de naître dans le réel et c’est là que la magie du cinéma fait son effet. La présence d’effets numériques dans un drame pourrait paraître inappropriée, et seulement cantonnée aux blockbusters, mais comment représenter au mieux de façon réaliste cette vie inversée ? Tout est dans la motion capture (avec un Brad Pitthabité par son personnage), rarement aussi bien utilisée dans un film (d’où l’Oscar des meilleurs effets spéciaux). De plus, chaque cinéaste apporte à un film son style particulier à tel point que le cinéaste et le film sont parfois considérés comme indivisibles: le réalisateur reflète une image particulière du sujet et donne ainsi une partie de lui-même dans son film. Dans ce cas, l’empreinte de Fincher est tout à fait reconnaissable de par son esthétique très travaillée et sa narration captivante laissant une place importante à l’émotion; malgré quelques longueurs bien présentes. David Fincher sait manier l’image comme personne d’autre et on ne peut qu’apprécier son attention particulière et méticuleuse aux détails, facteurs de cette beauté visuelle, notamment dans la reconstitution de plus d’un siècle d’histoire, agrémenté de plans aux couleurs chaudes et paisibles comme pour inviter son spectateur à profiter de l’histoire qui lui est contée à l’écran.

En effet, le film exige de vous une ouverture complète du cœur pour mieux ressentir non seulement la mort dont nous sommes témoin, mais aussi la vie incroyable que nous découvrons. Tout au long de sa vie, Benjamin passe par les mêmes épreuves que tout individu, grandissant et finalement vieillissant, observateur aguerri de la vie. Mais ce n’est pas seulement sa vie qui le rend unique, l’amour le rend d’autant plus spécial. C’est notamment ce qui avait fait défaut à John Merrick dans Elephant Man, un être humain déformé en manque d’amour et de compassion. Les années de frustration et la privation valent le coup si seulement pendant quelques moments, le bonheur toque à votre porte. C’est la mécanique du cœur qui réunit Benjamin et Daisy, bloqués dans un même présent puisque « Une belle vie, c’est celle qui commence par l’amour et qui finit par l’amour » disait François Mauriac alors peu importe le sens d’une vie, la temporalité sera toujours la même quand il s’agit d’Amour. Et comme on dit aussi: L’espoir est dans la vieillesse.

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Vieux mais pas trop !

Enfin, l’émotion est à son paroxysme lors de l’épilogue, le mémento des carambolages de son existence, des bipèdes aux personnalités variées qui ont fait sa destinée. Le seul fait de voir se défiler ces portraits au son de la voix de Benjamin nous touche droit au cœur, sans pour autant s’approcher d’un insignifiant pathos. Ainsi, « Certains naissent pour s’asseoir au bord d’une rivière, d’autres sont frappés par la foudre, certains ont l’oreille musicale, d’autres sont artistes, certains nagent, d’autres s’y connaissent en boutons, certains connaissent Shakespeare, d’autres sont des mères et certaines personnes dansent. » Certains défient le temps. Certains se prénomment juste David Fincher

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Note: 9,5/10

La vie inversée selon Woody Allen

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