Critique de The Hateful Eight

Requiem pour un carnage chez les huit mercenaires

Tarantino est un cinéaste accompli à l’image d’une filmographie aussi imposante au sein de la pop culture américaine qu’éminente pour les cinéphiles endurcis que nous sommes. Son cinéma s’adresse à la fois aux cinéphiles scrupuleux et à Monsieur tout le monde, par son alliage habile d’un divertissement populaire à un cinéma d’auteur qui lui est cher. A vrai dire, Les 8 Salopards ne déroge pas à la règle Tarantinesque… Cinéphile passionné depuis son plus jeune âge, Tarantino ne lésine pas sur les références (atmosphère inspirée de La Chevauchée des Bannis) bien qu’il semble avoir pris un nouveau tournant dans sa carrière. C’est la pépite cinématographique sincère d’un cinéaste qui gagne en maturité, toujours par son expressivité excessive qui fait tout le charme de son cinéma.

The Tempest chez les Salauds antipathiques

Outre sa structure ingénieuse, The Hateful Eight s’impose comme un film énergique et percutant, reposant sur d’incalculables références filmiques, qui par la même occasion réhabilite le western d’antan au sein de la culture actuelle, le tout dans une atmosphère aussi oppressante que captivante. Sous l’angle de la grossièreté et du démesuré, cette histoire franchement facétieuse qui se nourrit de personnages aussi loufoques que dérangés et d’impavides monologues immoraux tournés en une prose populaire, constitue l’authentique quintessence du cinéphile tant dans sa forme élémentaire que dans ses causeries délectables.

Le style novateur de Tarantino à ses débuts s’est, au fil du temps, uniformisé autour de codes spécifiques à un cinéma que l’on considère aujourd’hui de Tarantinesque, conduisant parfois à de vives critiques sur son manque de renouvellement cinématographique. Mais qu’est-ce qui ferait le charme de son cinéma si ce n’est ses personnages haut en couleurs et effrontés au possible ? En effet, à la manière d’un Reservoir Dogs (retour aux sources du huis clos avec un Reservoir Dogs au Far West), les personnages sont de parfaits salauds et cette nonchalance se travestit rapido presto en extase, une admiration déraisonnée mais jouissive. Techniquement très recherché et densément référencé, l’ambiance Old School est respectée par une éclatante utilisation d’un format mort, l’Ultra Panavision 70mm (C’était mieux avant) qui fait revivre le spectateur dans une atmosphère pourtant invivable : on est quasiment plongé au cœur de l’action, effectuant un véritable travail de prospecteur au milieu de ces fourbes manipulateurs.

L’ouverture est magistralement nostalgique par son caractère grandiloquent et extrêmement prenant, analogue à un Ben Hur moderne élaboré par un passionné et un fin gourmet. Celle-ci donne le ton. Sur un zoom arrière d’une lenteur assommante enjolivée par l’époustouflante symphonie horrifique du Maître incontesté Morricone, se dessine un Christ rocailleux qui fait dos aux cavaliers de l’apocalypse, en route vers un destin sanglant et expressif. En effet, dans une prose Tarantinesque cocasse, un bavardage blizzardesque virevolte à l’échauffourée sanglante, dans une agonie orgastique enivrante.

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Chez Tarantino, pas le temps de plaisanter !

La Dream Team des Péquenauds du Wyoming

Inutile de relater les déboires de la conception, « Kwin-Tine » en a bien bavé… mais le résultat est là. Comme dans un film estampillé Michel Audiard, Tarantino s’impose comme un dialoguiste hors pair par l’usage de dialogues aussi incisifs que récréatifs, chevauchés d’interruptions sanglantes. Ceux-ci sont, comme à leur habitude chez Mister Brown, savoureux, crus et artificiellement vulgaires. A l’image de leurs noms loufoques (Daisy Domergue, aux sonorités répulsives, suscite le mépris), les personnages ont des personnalités bien marquées et ne manquent pas de répondant, bénéficiant d’un développement fignolé à la perfection et uniques en leur genre ; bref une belle galerie de portraits.

Jennifer Jason Leigh (cousine d’une Janis Joplin post guerre de sécession) épate dans son interprétation atypique et transcendante d’une femme aussi féminine que Danny Trejo et à la fois écœurante et folklorique. Talochée à mainte reprise par unKurt Russel moustachu, le spectateur ne peut se lasser de ce spectacle hilarant.Samuel L Jackson, au sommet de son art, impressionne par sa tchatche et ses répliques grinçantes d’anti-héros dans ce jeu de dupes type Agatha Christie chez Usual Suspects. Mention Spéciale à Walton Goggins, désopilant dans sa folle interprétation.

Tarantino prend son temps et impose son rythme. Son oeuvre se mérite et la patience est de mise. Il amène intelligemment et posément l’intrigue pour faire monter crescendo le plaisir et une tension s’installant jusqu’au moment fatidique où tout dérape. La scène de Douce nuit marque la transition entre l’atmosphère étouffante des dialogues sournois et le pétage de plombs de ces nouveaux sauvages à tous les sens du terme. Cette cabane ensevelie sous un manteau neigeux se fait repère des parias d’une société tout aussi impétueuse et solitaire qu’eux. On prend véritablement son pied tant lors des altercations farouches que pendant les sacrées joutes verbales, à travers des répliques incroyablement rythmées.

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Bang, bang ! You shot me down !

Conclusion

En fin de compte, The Hateful Eight allégorise les Etats-Unis, divisés par des idéaux ethniques où les affaires se règlent dans la violence et où les tordus font loi. Tarantino défonce tout sur son passage et les rebondissements ne manqueront pas de pimenter ce fabuleux carnage. Seul compte le caractère incisif et flamboyant de l’apparence. The Hateful Eight, c’est presque la scène de la taverne d’Inglorious Basterds, en version rallongée et diablement maîtrisée, symbole d’un « Cinéma Bis à la puissance 10 ». Une lenteur maîtrisée règne sur ce récit, amenant des enjeux perfides au cœur de ce lieu hanté par des dépouilles en devenir, la violence immodérée étant un passage obligé en cas de conflits épineux. Machiavélique dans sa narration, l’absurdité distrayante fait son travail et agit sur nous comme un incontestable ensorcellement hypnotique, la voix off et la narration décousue apportant un plus au film. La mise en scène complexe et réfléchie de Tarantino ornemente les discussions ésotériques de ses comédiens, pour un ragoûtant mélange des genres, aussi efficace qu’excitant. Il bouscule les codes et réactive un vieux format pour une effarante revisite de l’Histoire dans un climat gore et insolent comme il se doit…

Outrance galvanisante sur la corde du pendu où Tarantino s’engouffre à grands coups de pieds dans la porte du magnanime…

Note: 9/10 

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