Critique de Boulevard du Crépuscule

Les feux de la rampe

Sunset Boulevard est un monde à part, un monde où les rêves se brisent aussitôt qu’ils se concrétisent, un monde d’apparences transposant l’usine à gloire fantasmée en Gouffre aux chimères enténébré. Au crépuscule d’un Hollywood jalousé, Billy Wilder calomnie la mécanique du star system, l’invective d’un cynisme débridé, dont la noirceur n’a d’égale que les fêlures de Norma «megalomaniac» Desmond. A travers l’aveuglement dévastateur de cette diva avilie, le cinéma américain se regarde dans un miroir peu rutilant, matérialisé par des illusions obsessionnelles, empire fragmenté par la célébrité momentanée.

L’ouverture déstabilise, noie tout soupçon quant au dénouement : un cadavre, une voix off, un noir et blanc immaculé suffisent à Wilder pour imposer une atmosphère, une esthétique, un suspens… un paradoxe, l’enchevêtrement entre irréel et réalité ; aucun doute subsiste : le film noir s’incarne tout entier, flashback oblige, dans cette effroyable fatalité. Échapper à sa réalité, s’immiscer dans les stigmates d’une résidence voilée par l’excès d’antan, surplomber sa propre mort, singer la déchéance, Joe Gillis (William Holden exemplaire d’élégance) s’aventure dans l’antre de la folie, aucune échappatoire, la diablesse s’empare de l’âme du Faust trompé, et se l’approprie telle une sangsue assoiffée par la vitalité nécessaire à sa conservation. Il est trop tard, l’amour et l’optimisme de Betty Schaeffer envers Joe et Hollywood ne suffiront pas pour le sauver de la cruauté pessimiste de la femme fatale. L’inévitable tragédie se joue sous ses yeux pervertis par un monde fabriqué, opulent et superficiel, habité par l’aversion fascinante de l’aliénation par la célébrité, intemporel leitmotiv, hantant la sphère médiatique encore 66 ans après.

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Boulevard du Crépuscule ironise sur l’insatiable soif de grandeur, la complaisance dans le fétichisme artificieux d’Hollywood. Délaissée d’un monde qui a autrefois fait sa renommée, Norma s’invente une destinée à travers les vestiges du passé, démence inéluctable d’une crise de la psyché, conséquence directe d’un arrivisme provoqué par des studios apathiques et transitoires, transformant l’actrice en un produit uniformisé, figée à jamais dans le rôle de sa vie. Norma reflète un musée mémoriel, une époque révolue, celle du cinéma muet, à l’image de son manoir éculé, où le temps semble s’être arrêté : des figures de cire, fantômes stoïques victimes du parlant (dont Buster Keaton), jouent leur propre rôle le temps d’une partie de bridge. Norma semble être hors du temps, vampirise l’écran de sa schizophrénie forcée par une industrie inhumaine ; maniérée, elle lève sa main vers l’écran laissant apparaître son double d’antan, dans un sursaut nostalgique et désespéré, atteint par sa perte d’individualité et un narcissisme involontaire.

Billy Wilder insuffle à ses personnages un sens de la sentence remarquable, un magnétisme par les mots, propagation de son amour pour le cinéma respirant à travers chaque image, l’implicite cultivant notre curiosité. Sunset Boulevard, c’est avant tout un numéro d’acteurs, ou devrai-je dire le cinéma personnifié en UN rôle, celui de Gloria Swanson, admirable de réalisme, extériorisant une grandiloquence théâtrale, visiblement hantée par son alter ego jadis pin-up glorieuse du cinéma muet, Némésis grandiose du cinéma sur le cinéma ; sublime séquence d’un ultime rayon de gloire, reconnue sur le tournage d’un DeMille, l’étoile apparaît. A sa façon, Billy Wilder réhabilite les « oubliés », les « incompris », les « rejetés » dans l’ombre d’Hollywood : la présence d’Erich Von Stroheim est significative, expression des chefs d’œuvres abandonnés et du sadisme des producteurs avares (Les Rapaces, grand mutilé du cinéma).

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Puis, foudroyé par le génie, Wilder signe l’une des séquences les plus marquantes de l’histoire de cinéma. Le temps d’une descente d’escalier, Norma et Max se réincarnent en leur essence première, la star et son réalisateur brillent une dernière fois au milieu d’une « assemblée » médusée ; Norma nous absorbe, attire notre sympathie, aparté gestuelle et mélodieuse, tragédie consciente, Norma lorgne son spectateur, l’invite à la rejoindre derrière l’écran, à partager sa folie irréelle… Des larmes, un sanglot, ébahis par l’isolement de la star culminant dans la névrose médiatique, Max se lamente devant l’effacement progressif de sa muse désaxée… et le spectateur émerge galvanisé à l’idée d’avoir été témoin d’une composition unique et ineffaçable.

FADE OUT

Voir Sunset Boulevard, c’est admirer la beauté du cinéma, envoûté par cette fluidité narrative, cette nostalgie tapissée de sous-entendus subtils, regard lucide et audacieux d’une usine à rêves truquée par la mécanique du succès. Wilder questionne l’existentialisme à travers sa réflexion sur le temps qui passe, intimement liée aux bouleversements du monde hollywoodien, avertissement clair et obscur à la célébrité fuyante, à un Age d’Or révolu s’admirant dans le miroir du passé, touché par la grâce de la pellicule, à jamais gravé dans la postérité.

Lights, camera, action !

Note: 9/10 Coup de cœur

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