Critique de The Player

Sweet Smell of Success

Au boulevard du crépuscule, le corbeau satirique flagelle d’une spirale cynique, un système détournant l’art vers un conformisme assassin. Ô Altman, toi le révolté à la caméra, où t’avances-tu dans les abîmes de la contestation ? Des Nuits Debout, tu en as passé, la contre-culture, ça te connaît. Le cinéma, en un sens, tu aimes le haïr, ou plutôt, tu intensifies sa réalité autodestructrice. Toi et moi, on a beaucoup voyagé, de Nashville à la Corée, tu n’as jamais manqué une occasion de batailler ; Che Guevara dans l’âme avec un soupçon de Lenny Bruce. Je t’assure, It don’t worry me,… à vrai dire j’apprécie tes torgnoles virulentes, non que je sois masochiste. The Player est pour moi ton œuvre la plus incendiaire, énigmatique dans la mesure où les références fusent à la vitesse de la décadence de ces Ensorcelés.

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Dès l’ouverture, Altman flirte avec les codes, accroit les références, s’inscrit dans la longue lignée des plans-séquences tout en s’adonnant à un jeu destiné à éveiller la curiosité du spectateur. Un décryptage s’impose. La caméra vogue au milieu de l’effervescence d’un studio, sorte de fourmilière agitée par l’happy end et le profit contre-artistique. Griffin Mill, lui c’est un peu l’opposé du producteur, habituellement nabab, cigare à la bouche et sourire en coin. Le lauréat 2 ? Julia Roberts ? Voilà qu’un scénariste lui propose un projet pour le moins surprenant, archétype de la soif de succès, quitte à abuser d’absurdité. Aucune coupe, le plan se mythifie au moment où deux types discutent cinéphilie et plan-séquence : Welles et Hitchcock y passent. Un hasard ? Sûrement pas, Altman a commencé son épopée satirique, acclimate son spectateur à ce qui sera son chef d’œuvre. Un facteur tombe, une carte postale, les menaces planent. La caméra ne s’arrête pas, elle met à nue la structure du film, pointe les détails d’un futur prémédité. Chez Griffin, on parle Goldie Hawn et Bruce Willis, tout n’est que cinéma ; même à travers le chantage de l’homme à la carte postale, instituant un climat polaresque pendu à la pellicule. Les engrenages étalent une vaste plaisanterie, si évidente qu’elle en devient audacieuse.

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Le film d’Altman est un film de Voyeurs/ Voleurs au sens où la caméra vogue à travers une intimité exposée, parabole d’une célébrité aliénante, fascination pour un monde amputé des hydres de la pellicule, ce que Griffin trouvera en la personne de June, son Ange Bleu, elle-même isolée de l’écran mais pourtant captive d’un cadre et du cinérama de son existence. Un regard presque pervers sur la vie, anéantie par celle créée à l’écran. Vie et mort se conjuguent dans une seule et même cruauté subversive ; le producteur, faucheur de scénaristes en devenir, signe un pacte avec le diable pour massacrer des projets par le conformisme Hollywoodien. C’est l’occasion pour Altman d’effectuer une prodigieuse mise en abyme, véritable Bûcher des vanités où la survie par manipulations, sexe et violence devient une nécessité. Dès lors, un microcosme nébuleux, reflet du Film Noir, s’installe pour tracer un parallèle formel avec Sunset Boulevard : usant de la même ironie sur « la complaisance dans le fétichisme artificieux d’Hollywood », The Player tisse par des « sous-entendus subtils, un regard lucide et audacieux d’une usine à rêves truquée par la mécanique du succès ». Griffin Mill, stoïque passif, semble perdu dans cette industrie dont la mort d’un scénariste prétentieux constituera sa seule délivrance (un crime qui restera impuni, simplement couché sur un papier devenu pellicule), sorte de réveil spirituel au cours d’errances nocturnes en milieu urbain, un Kill your Friends fustigeant un système rapace de best-seller.

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Parce que The Player ne porte pas son titre par hasard. Altman joue littéralement avec notre culture cinéphile, fusion de références ultra-codifiées, préfigurations incisives d’une filiation logique. La plus symbolique reste sûrement celle du Voleur de Bicyclette, fable néoréaliste aux antipodes d’Hollywood, imbriquée dans la malversation quotidienne des producteurs. Tous des Freaks, en somme. Fenêtre sur cour d’un système highly dangerous, basé sur les faux-semblants et les mystères ambiants. Tout n’est qu’une question d’apparences et de bicyclettes…

– What do you call this thing?
– The Player.
– The Player. I like that.

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Vivre une vie ? Non, la vie n’est qu’un film qui se répète inlassablement, une bobine après l’autre, succession de clichés à l’épreuve des déboires sociétaux. Chez Altman, la mort n’est qu’une étape pour gravir les échelons, une lutte intérieure de l’individu s’adonnant à son égoïsme fructueux. Mais le véritable manipulé de cette histoire, c’est bien le spectateur, un ignorant qui pousse à la création d’œuvres standardisées, de Batman Vs Iron Man Vs Predator à Fast and Furious 18 : l’offre et la demande, bitch ! Insipide ? Le résultat l’est du moins, à l’image du faux-film final mettant en scène des stars à tire-larigot à coup de happy-end et de cliffhanger gratuitement nauséeux, contrastant avec la vision d’une œuvre initialement atypique. C’est alors que ce cinéma lucratif coïncide malicieusement avec l’ordinaire de Griffin, enlaçant sa dulcinée sur fond d’américanisme conscient et de projection normalisée.

Traffic was a bitch

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Mine d’or cinéphile, The Player passe au crible la vanité d’un cirque de charognes intraitables, dénaturant l’art par la félonie du Dollar. Altman déflagre ces imposteurs de sa rhétorique tranchante, exhortant une ingénieuse impudence et sa missive caustique. D’une impitoyable acidité, The Player nous mène en bateau pour amplifier sa gravité systématisée, ressuscitant un raisonnement enragé à la Barton Fink ou Mulholland Drive. Paradis du cinéphile, Altman distribue les cartes, invoque une réussite irréfutable pour notre incommensurable satisfaction, la crème de la crème étouffée par un Hollywood gangrené par ses récoltes sans cœur.

La satire était presque parfaite… Un vortex pervers, en somme.

Note: 8,5/10

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