Critique de Harvey

Happiness Therapy

Ah, mon vieux, les mirages existent. Un verre, deux verres et puis hop, tout n’est qu’illusion. Échappatoire à une réalité compromise par le manque de vie. Vivre, c’est être confronté à l’ivresse de vie,…ah l’ivresse, source d’un bonheur momentané. Ce n’est pas la Gueule d’Amour à côté de moi qui dira le contraire. Lui, il rêve de voyages, d’un retour en arrière, sursaut nostalgique dans la monotonie de son existence. Trinquer pour s’égarer dans l’emphase des souvenirs, seule consolation et fulgurance au laisser-aller de l’homme, voilà notre finalité : nous divaguons tous sur les bords du fleuve Yang-tsé-Kiang et de sa luxuriante nature, nous avons besoin de décrocher de cette terne réalité pour dépasser notre condition. L’alcool, c’est la promesse d’une grande évasion sous couvert d’une grande illusion mais à vrai dire c’est l’état d’esprit de l’ivrogne qui transcende sa perception du nécessaire. Son détachement frivole lui permet de vivre le présent sans considération pour l’avenir, juste accompagné de sa joyeuse rêverie. L’alcoolique serait-il un humaniste ? James Stewart l’est du moins à travers l’allégresse de ses rôles, et ce n’est pas un p’tit verre de bisounours qui t’empêchera de jubiler devant Harvey.

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Harvey est en chacun d’entre nous. C’est la face positive de ta face négative, c’est le Yin de ton Yang si tu veux. Harvey c’est aussi un état d’esprit qui exhorte un bonheur idéalisé, un hymne à dépasser les conventions pour s’affirmer en hédoniste, une sorte d’invitation à nouer des liens à l’heure où la société s’individualise. Harvey, c’est la petite part de générosité qu’il reste en nous, cette part qui fait de toi un être humain capable d’humanité. Mais Harvey, c’est avant tout un acteur, James Stewart, le seul, l’unique susceptible d’élever la bonté à un niveau universel sans tomber dans une niaiserie dégoulinante de bons sentiments. Parce que le bonhomme sait scotcher l’attention de son spectateur. Sans Indiscrétions, qui n’est jamais tombé sous le charme de ce Mr. Smith au grand cœur ? Tout est une question d’interprétation en somme et James Stewart apparaît comme le centre moteur de Harvey. Rien qu’à travers ce monologue émotionnellement percutant à la lumière de l’arrière bar,Stewart s’empare de notre âme. Un narrateur capable de nous éblouir à la vue d’une fleur qui se fane. Une leur d’espoir germe et on se rêve désengagé de la société, faisant face aux larges horizons de la rencontre, du voyage et de l’émerveillement. « Oublier notre misère », voilà l’objectif d’Harvey, tout est une question de beauté, d’humanité et de générosité, une sorte d’ersatz de La vie est belle en somme.

« Oh, every day is a beautiful day. »

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A quoi bon rechercher une finalité ou une rationalité dans une chose qui ne peut s’apprécier qu’à travers son excentricité ? La magie d’Harvey repose en effet sur son ambiguïté constante à soupçonner l’existence de ce lapin géant. Cette ambivalence conduit à alimenter le schéma classique de la screwball comedy, basée sur d’interminables plaisanteries, chassé-croisé au service de l’optimisme populiste. Harvey semble même éviter toute leçon de civisme ; certains y verront pourtant une certaine critique de la bourgeoisie : à trop vouloir s’opposer à la marginalité d’Elwood P. Dowd, sa sœur, parfaite aristocrate, se retrouve – malencontreusement – enfermée en psychiatrie, une sorte de renversement des classes elliptique, même s’il s’agit d’un approfondissement pour un film sûrement bien loin de toute considération marxiste.Harvey pose néanmoins un raisonnement philosophique, celui d’un idéal de l’imagination, d’un bonheur basé sur le Carpe Diem (petite pensée pour le professeurKeating) où la raison n’a pas sa place. Nous ne pouvons obtenir réelle satisfaction qu’en se laissant guider par l’irréel, des fantasmes aux espérances. Mais Harvey est avant tout un hymne à la bonhomie, à l’affabilité, une ouverture d’esprit privilégiant autrui à l’amour-propre, symbole d’une unité utopique compromise par les convoitises de chaque homme.

« Il y a des années, ma mère me disait : « Elwood – elle m’appelait toujours Elwood – dans ce monde, pour réussir dans la vie, tu dois être ou très malin, ou très gentil. » Pendant des années, j’ai été malin. Aujourd’hui, je recommande la gentillesse. »

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Rien de tel qu’une comédie humaniste pour redonner foi en la mutualité. En dépit d’une réalisation académique, Harvey s’imprègne d’une tendresse épidémique proche du sentimentalisme familial adulé par Capra. Et bizarrement, John Ford lui aussi n’est jamais très loin, l’atmosphère d’Harvey transparaît dans les derniers mots de Stagecoach, entre ironie et bonté infinie :

-Doc, I’ll buy you a drink.
-Just one.

Harvey inspire autant qu’il distrait. Il reflète à la fois nos désirs et nos craintes, incite à élargir notre microcosme et à profiter de la vie même quand celle-ci peut paraître infortunée. Elwood P. Dowd, c’est l’homme qu’on rêve secrètement d’être mais qui ne peut se matérialiser, tempéré par une société indifférente et des bornes de conformisme à respecter. Si Harvey s’affirme comme un fleuron de sincérité, les lauriers reviennent à James Stewart (et à l’éblouissante Peggy Dow), étoile affectée et attachante d’une fiction séduisante. Et malgré toute la haine (ou non) que vous pouvez porter à ce genre de comédie, un seul mot restera sur vos lèvres : Harvey… Bon, sers-nous trois verres Charlie s’il te plaît, un Picon-bière pour Jean et moi, et une bonne ration d’Harvey pour toi lecteur.

Have you met Harvey?

Note: 8,5/10

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