Critique de Salò ou les 120 Journées de Sodome

L’empire (in)décent

Sous l’indignation effective, Pasolini élucide le paradoxe des extrémismes, cirque de la perversité suppliciant l’impérialisme de l’image. Salo se nourrit de sa propre répulsion dans l’abjection qu’elle suscite. La transgression de toute vertu dans un geste purement polémique constitue l’essence même de l’œuvre. Pourquoi vouloir montrer l’inqualifiable ? Peut-on se satisfaire dans le déplaisir ? Autant de questions passionnées que de réactions haineuses autour de Salo. Pasolini semble se complaire dans la controverse, comme pour flatter une fascination pour le viol visuel. Toute la démarche de ce « nouveau cinéma » s’inscrit dans une volonté de rompre avec les codes, une sorte d’implosion transitoire du cinéma sur lui-même.

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Et pourtant, tout n’est qu’une question d’introspection à une époque où l’art audiovisuel se cherche encore. Salo teste notre rapport à l’image, notre sensibilité émotionnelle face aux démons de l’humanité. Plus encore, il questionne nos limites et celles de l’art à l’image d’un Funny Games moralisateur dans une société qui consomme de la violence. Comme Haneke, Pasolini met en scène la double passion-exécration animant l’homme, qui se repaît du Mal fictionnel pour assouvir son propre égoïsme. La frontière entre fiction et réalité trompe le spectateur au point d’aboutir à une banalisation de la violence, poussée à l’excès dans Salo dans le but d’inverser cette tendance jusqu’au dégoût le plus viscéral. Une nausée qui se veut presque didactique dans la mesure où Pasolini joue sur l’historicité de la République Sociale Italienne pour mieux frustrer notre esprit critique. Une œuvre démagogue en somme entre essai esthétique et adaptation sadique.

La frustration apparente ne s’effectue cependant que sur un premier niveau de lecture, une sorte d’herméneutique qui échappe aux plus sensibles sans une certaine maturité cinéphile. Car il faut être couillu pour se lancer dans une telle épreuve. Salo dépasse ainsi le simple stade d’œuvre choc pour s’inscrire dans la thématique plus large de l’expérience. Salo « pénètre » littéralement notre esprit et y laisse son ecchymose, indéfectible et illusoire. C’est à travers cet impact psychologique que réside toute la substance de Salo, un propos de simili intellectuel sous couvert de saynètes amorales, révoltantes par leur particularisme esclavagiste. Dans sa retranscription, Pasolini tente d’illustrer implicitement l’enfer de Dante, par l’odyssée de la décadence de l’homme dans l’abîme de la « spirale infernale des passions ». En effet, l’emprise est au centre de l’œuvre, tant sur le plan de l’asservissement strict que sur celui d’un pouvoir profane. Les supplices (bien que moins sanguinolents comparé aux sorties actuelles) ont un effet double à la fois sur la victime, chosifié par le pillage de son identité, et le spectateur, brutalisé par ce sur-jeu constant et baroque comme pour auto discréditer son écho historique.

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Un monde de lamentations et de malveillance, des limbes nimbées d’innocentes tombes, consécutives aux dérives totalitaires, Pasolini expose le règne de la scélératesse, fosse d’un pouvoir qui pervertit l’innocence ; et d’un point de vue Pascalien « la misère de l’homme sans Dieu ». Puisque Salo est avant tout un film sur la fascination pour l’excès, calomnie de la toute-puissance, formellement éclairé par la réplique d’un des tyrans : « La seule véritable anarchie est celle du pouvoir ». Maxime qui prend tout son sens à la lueur de l’inexistence de bornes souveraines, d’une ivresse de bestialité voire de divinité. « Le fanatisme et les contradictions sont l’apanage de la nature humaine » disait Voltaire. Salo est un appel à la résurrection par la pondération : en montrant la facette malpropre du fascisme, Pasolini prétend à réveiller les esprits, à bousculer la société pour l’obliger à se souvenir de la barbarie passée.

Note moyenne pour film d’extrêmes. Paradoxal, non ? Au-delà de l’emprise scandaleuse sur son public, Salo figure un paradoxe de sens, celui de l’antinomie entre la bacchanale et la pureté du cadre, exploitée dès le générique presque trop Woody Allen pour figurer l’horreur qui va suivre. Toute la mise en scène de Pasolini tourne autour d’un carnaval de l’exécration, une souveraineté ridicule autour d’un chaos des plus monstrueux, instaurant une dissonance destructrice par excellence. Une contradiction qui se temporise dans la carrière même de Pasolini. Le surprenant équilibre des plans, neutres au possible, se heurte ainsi à cette débauche absolue, somme toute assez logique dans la mesure où tout repose cette cruauté invraisemblable : des décors vides pour signifier une certaine forme de déshumanisation. Cette symétrie, doublée d’une narration inébranlable (ces maquerelles étalant leurs fantasmes dans un lexique presque poétique), ne fait qu’alimenter la réflexion autour des pulsions à la fois de vie et de mort. Une dualité qui semble s’opposer à chaque instant comme pour « enfoncer le clou » sur la discordance des rangs, des nobles qui ne peuvent s’abandonner qu’à l’inqualifiable pour ressentir ce désir d’élévation.

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L’érotisme n’a pas sa place dans Salo. La nudité y est continuelle et pourtant la libido des corps a disparu. Toute outrance conduit à une atrophie du plaisir. Malgré tout, Salo scandalise autant qu’il fascine. Pasolini serait-il un poète refoulé ? Il exploite d’une certaine manière la figure baudelairienne « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or », sorte d’infime éclat de subtilité dans un tas de merde qu’on mange à la cuillère. Tout est dénonciation silencieuse (un voyeur qui contemple le Mal derrière ses jumelles) dans Salo, notamment à travers cet usage consumériste des corps, allégorie d’un capitalisme qui ronge la société par son caractère de dépendance.

Mais Salo se noie dans ses insinuations et à force de lui parler à demi-mot, le spectateur n’y voit qu’une succession de tableaux de mauvais goût ; escorté d’un montage démodé et apathique, d’acteurs aussi excessifs que le mythe Chuck Norris sans parler du propos prétexte à l’analyse certifiée. Pour toutes ces raisons appelant à la frustration, Salo me trouble au point d’enterrer ma pensée. Certains y trouveront peut être une hypothétique beauté de fond, ce que je peux sans doute comprendre d’un aspect purement conceptuel, mais cela me dépasse. Un seul visionnage ne serait rendre compte de la force caustique de Salo, tout comme ma note ne serait être totalement objective. Suis-je passer à côté de l’essence véritable de Salo ? Peut-être. Néanmoins, la claque orchestrée par Pasolini hantera mon intellect cinéphile à jamais.

L’atrocité n’a d’égal que la passion…

Note: 5/10

♫ Vivre sans souci
Boir’du purin, manger d’la merde
C’est le seul moyen
De ne jamais crever de faim
O merde, merde divine !
Toi seule a des appas
La rose a des épines
Toi, merde, tu n’en as pas ♫

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