Critique de The Birth of a Nation

Gods and Monsters

« Was blind, but now, I see »

A l’image de la portée libératrice de l’Amazing Grace, The Birth of a Nation se veut être un hymne rédempteur à l’impact universel. Outre sa capacité à susciter la réflexion, l’œuvre de Nate Parker prend forme dans son symbolisme permanent. Un peu comme si Parker avait voulu figurer Jean 9.1-41, passage où Jésus guérit l’aveugle de naissance, comme la métaphore d’une prise de conscience et de compréhension du monde. Puisque tout passe par cette élévation initiatique d’un simili-héros analogue au Prométhée moderne qui au lieu d’apporter le feu sacré de la connaissance, procure la force aux hommes de se révolter. La Rébellion serait-elle un engagement citoyen ?

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Alors que le tout Hollywood s’est tourné vers le cinéma « esclavagiste » pour mieux servir sa morale de « l’esclavagisme c’est mal », Nate Parker tente de s’inscrire dans un cinéma-questionnement, où le passé sert une réflexion sur la potentialité d’un vivre ensemble sous couvert d’un contexte de racialisation de la société. Démarche louable en somme. Mais encore fallait-il souligner ouvertement cette volonté allégorique pour éviter une certaine redondance avec Twelve Years a Slave. Pourtant, c’est dans sa complexité que The Birth of a Nation surprend. Certes, il ne s’engage pas sur les nuances explosives d’un Django Unchained, mais sa rupture avec l’opposition manichéenne du « méchants/ gentils » a de quoi questionner les thèmes de violence et (in)justice.

Puisque violence n’engendre que violence et sous ses airs de film brutal et révolutionnaire, se cache un véritable manifeste sur l’interprétation des textes sacrés, propos qui se veut l’épicentre de la réflexion de Parker. Tout s’exécute autour de l’Instrumentalisation de l’appareil religieux, que constitue La Bible, pour détourner l’essence même des écritures en faveur des esclavagistes par une interprétation strictement littérale : « Serviteurs, obéissez à vos maîtres selon la chair, avec crainte et tremblement ». Pour le « prêcheur noir », cela représente un voyage initiatique au bout de la lucidité. Cette clairvoyance s’efforce à se révéler par les inégalités et la cruauté formant son quotidien, des scènes âpres de torture au viol de sa femme. Alors que les asservisseurs prônent l’ignorance de leurs nègres, c’est justement par l’éducation religieuse et spirituelle que Nat prendra conscience des pratiques biaisées de ses maîtres pour devenir le berger guidant ses brebis égarées : la culture comme source d’élévation de l’humanité.

Plus encore, on peut dès lors aisément comprendre l’accueil mitigé réservé au film par son actualité brûlante étant donné son parallèle avec les extrémismes religieux doublé des tensions liées à la campagne de Trump et du mouvement Black Lives Matter. Puisque The Birth of a Nation, au-delà du simple film anti-esclavagiste, incarne le refus sous-entendu de tout extrémisme. C’est à la fois sa force et sa faiblesse car l’indignation de Parker biaise partiellement sa narration des faits : il surestime le rôle de son héros, glorifié en prophète et figure de martyr alors même que son massacre des esclavagistes se retrouve aux antipodes du sixième commandement : « Tu ne tueras point ». Mais n’est pas Mel Gibson qui veut. Car en voulant faire un film presque anti-hollywoodien, Parker oublie son récit au bénéfice de fulgurances esthétiques. Par ce rassemblement de contradictions historiques au profit de conventions fictionnelles alimentant le récit populaire, Parker adapte de vieilles tactiques à de nouvelles visées : par l’héroïsme et l’amour de Nat Turner, Parker allie la violence visuelle aux émotions romanesques, ce qui en un sens renforce en premier lieu l’efficacité apparente de l’œuvre mais se révèle finalement incapable d’extérioriser le postulat politique de départ.

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Pourtant, The Birth of a Nation n’est pas dénué d’idées intéressantes. Force est de constater l’ironie et la puissance des antagonismes. Rien que le choix du titre témoigne d’une antithèse flagrante avec le film de D.W. Griffith, apologie du nationalisme américain par l’éloge de l’action du Klux Klux Klan. Avec la version 2016, fini les « fous ta cagoule ». Nate Parker inverse le point de vue pour le consacrer aux « Minorités visibles » et à l’injustice régnant dans les sociétés modernes. Cette critique s’étend même sur la ou les affiche(s) du film, soit par la pendaison du héros par le drapeau américain soit à travers la revisite de ce même drapeau avec l’opposition violente des esclaves et des esclavagistes en arrière plan. La nation américaine s’est construite sur l’injustice et l’inégalité, dans le sang et la révolte, à l’opposé des principes démocratiques mis en place par les pères fondateurs (ce que vient rappeler la citation de Thomas Jefferson au tout début). C’est de cette théorie d’une nation polarisée que Nate Parker en fait l’examen. Cette société de l’injustice construit les normes et endoctrine les hommes à les poursuivre. La société se racialise et la scène du dîner en est la parfaite illustration : le maître Samuel, autrefois l’enfant s’amusant avec Turner sans préoccupation des différences raciales, voit son comportement changer au fur et à mesure de l’influence que portent les esclavagistes autour de la table ; évolution renforcée par l’opposition avec sa mère en bout de table et le recul progressif de la caméra intensifiant l’antithétisme de la (s)cène.

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En dépit du manque de cohérence général, le discours de Parker se voudrait fédérateur et humain, anticonformiste et sans véritable classification des caractères mais manque de maîtrise pour véritablement toucher à l’unité. Néanmoins, la fin peut se voir comme l’esquisse de la charge symbolique du film : Turner, la corde au cou, transmet ses idéaux révolutionnaires par un simple jeu de regard avec le jeune enfant noir. C’est par cet effet miroir que l’enfant prend lui-même conscience de ses convictions, héritage qui le conduira à la révolution (aux côtés des Nordistes pendant la guerre de Sécession) et à la naissance d’une nation.

Pick a bale of cotton

Malgré une certaine simplicité dans le traitement émotionnel (la découverte progressive d’enfants et hommes noirs pendus au son de Strange Fruit) et la reprise déjà-vu des codes du genre, Nate Parker mêle élégamment émotion et réflexion, tout en s’assurant de notre frustration par le non-respect du schéma traditionnel. Dans une ambiance proche du récent Free state of Jones, Parker fait preuve d’une incontestable habileté visuelle (hormis l’excès de gros plans) par son effort philosophique de mise en scène. Mais la forme peut-elle réellement faire le fond ? Demander donc à Winding Refn. Difficile alors de se prononcer au vue de l’efficacité du film, ne laissant ni indifférent ni sans réaction. Soyons indulgent et avouons que pour un premier long métrage, ça mérite bien une petite acclamation (ou rébellion, choisissez). The Birth of a Nation ou La naissance d’un commencement en somme.

All Lives Matter…

All we wanna do is take the chains off
All we wanna do is break the chains off
All we wanna do is be free

Note: 7/10

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