Critique de Rock’n Roll

Je dangereux

A l’heure où les critères d’une beauté superficielle peuvent déterminer la tyrannie de la visibilité, Guillaume Canet s’insurge, tel un Michael Douglas sur la D-Fensive, contre le règne de l’Image et de l’hyper-narcissisme moderne. C’est dans cette volonté autodestructrice de briser par le rire les normes sociétales de l’égo qu’émerge la véritable hargne de Rock’n Roll, canonisé en nouveau sauvage du panorama français. Comme si la célébrité se résumait désormais à une puérile superposition de buzz médiatique, s’accompagnant de cette obsession universelle pour la notoriété. Triste constat que celui de cette société où l’on exalte l’abrutissement des masses au profit de l’apparence physique, comme pour mieux déifier la futilité et le caractère parasite d’une Kim Kardashian ultra (re)touchée qui n’existe qu’à travers ses implants fessiers et l’exploitation de sa nudité. Pire encore, l’ère de l’extravagance se massifie via la course aux « likes » et la compétition pour se retrouver en tête d’une liste somme toute fictive. Face à ce bilan idiocratique à nous en faire sortir les petits mouchoirs, Canet laisse libre cours à sa colère dans un véritable processus de destruction créatrice.

A l’instar des expérimentations médiatiques d’un Shia LaBeouf avant-gardiste, Guillaume Canet hurle, avec rage et insouciance (et sans sac papier), « I am not famous anymore » pour mieux réaffirmer sa renaissance. Rock’n Roll semble en effet vouloir (r)allumer le feu de la comédie française en y insufflant une once de folie qu’on croyait définitivement mise au placard. Plus encore, Canet opère une véritable expérimentation sur lui-même, comme pour se remettre en question et se débarrasser des désagréments passés notamment face à l’échec injustifié de Blood Ties. Car le gaillard est une cocotte minute sur le point d’exploser. Et quel meilleur moyen que l’auto démolition pour mieux se reconstruire ? Jake Gyllenhaal nous a déjà prouvé les effets thérapeutiques d’une telle médication. Une farce exutoire en somme.

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« Non mais t’as pété une coche, tabernacle » aurait pu dire Marion à son cher et tendre époux. Mais Guillaume et son nombril n’en font qu’à leur tête ; drôle de frimousse c’est le moins que l’on puisse dire. Guillaume a encaissé les coups et s’est relevé en indestructible marqué par la désinvolture et le laisser-aller, prêt à en découdre avec son double intérieur refoulé, un double construit sur un symbolisme continu portant son regard sur l’égocentrisme de notre monde. Evidemment, l’individualisme en est pour quelque chose mais l’exemple le plus frappant reste le selfie (comme l’a déclaré Guillaume Canet lors de l’avant-première), cette nouvelle forme « d’hyper-narcissisme 2.0 » permettant à n’importe qui de s’auto admirer et de contempler le miroir de ses différentes identités. Mais ce bal des égos prolifère jusqu’à rompre le lien social, un lien qui désormais ne se résume qu’à une image, un instant sans interaction autre que celle du déclic du Smartphone. A un autre niveau, cela contribue à accentuer le phénomène de consommation de la célébrité, voyeurisme des apparences à travers le flux chronique des réseaux soi-disant sociaux. Une obsession immatérielle en quelque sorte, rien qu’à voir la foule se ruer en fin de séance vers les acteurs comme des chiens affamés d’un désir de contact immédiat avec leur objet de culte… Et oui, Qu’est-ce qu’elle a ma gueule?

On peut dès lors se permettre une analogie avec les ragots pour mémés des magazines peoples et autres formes de désinformations. Car tout le propos de Canet est de jouer sur l’ambiguïté de l’image médiatique et cette frontière parfois invisible entre réalité et fiction. Ainsi, cette séparation relève plus d’une autodérision poussée à l’extrême, même si le mélange d’éléments de vie privée permet au public de se raccrocher à une certaine dimension de la réalité (à l’image de cette promo sous forme de rock’n roll challenge). Ce postulat d’un simili docu-fiction n’est pas sans rappeler le I’m Still Here opéré par Joaquin Phoenix où la démarche d’autodestruction se répercute réellement sur sa vie personnelle, dépassant le cadre fictionnel pour s’inscrire dans une vaine et pénible démonstration fumiste d’acteur partant en « couille ». Parce qu’au contraire, Rock’n Roll n’hésite pas à sortir ses valseuses en s’aventurant sur les chemins de l’excès pour mieux s’intégrer à la mécanique satirique de la provocation. Là encore, on aurait pu craindre une approche trop Judd Apatow de la crise de la quarantaine mais le film parvient à s’émanciper de ses références pour créer quelque chose à la fois de déroutant et jouissif.

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Rock’n Roll invite au laisser-aller le plus total et n’épargne personne, ni acteurs ni proches, tant l’autopunition lève le voile sur les caricatures d’eux-mêmes, des alter-egos assimilant les traits que confèrent un public bafouant leur image sur un bûcher de vanités. Face au diktat du peuple, Guillaume Canet lui envoie sa fausse représentation comme pour appuyer sa logique révolutionnaire de pulvérisation des codes. Tout est élevé en singerie dans ce carnage corrosif. Marion Cotillard, hilarante dans son rôle de machine à récompenses, amoche son statut international en forçant son engagement de comédienne par un accent québécois à en avoir les oreilles qui te claquent dans la face. Une bonne revanche sur ses détracteurs finalement. Guillaume, lui, en a marre d’être catégorisé quadra et rabaissé à son sérieux, prétendument non rock’n roll. D’ailleurs, toute l’idée du film, nous a-t-il confié, repose sur cette authentique interview qui a eu pour effet de créer un malaise obsessionnel. Une crise virant au déchaînement suprême à coup de vomissures et de Plastic Bertrand.

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Dans cette anarchie de l’absurde, Canet s’offre même des apartés poétiques à l’image de cet envol magistral d’une Marion Cotillard réincarnée en Céline Dion, comme pour exalter l’amour du couple au-delà de cette folie ambiante. D’autant plus que la bande originale agit comme une mélopée berçant le spectateur d’élans euphoriques : cela fait maintenant 3 semaines que Forever Young épuise mes pensées. A cela s’ajoutent les scènes érigées au rang de culte à la manière d’un Johnny Hallyday et de son illumination divine, qui en outre vient rappeler à Guillaume l’angoisse de vieillir, un thème sans conteste lié au star system non sans évoquer un certain Boulevard du Crépuscule. Sous les rires apparents se dissimule alors une réflexion tragique sur la « date de péremption » d’un acteur à travers la destruction assumée de lui-même (n’est-ce-pas Papi). La métamorphose disproportionnée de son personnage figure l’expression d’un monde où il faut s’adapter pour survivre, adaptation à une norme de jeunesse où le physique dépasse le talent. Mais cette transformation se veut au final plus le reflet de cette inadaptation au jeunisme, sorte de quête identitaire d’un héros entre deux mentalités, personne aux deux personnes rappelant l’excellent Fous d’Irène des frères Farrelly. Le final lui se veut l’exaltation de l’amour transcendant la « connerie » du corps.

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Un film en définitive construit comme une boucle, d’un tournage à un autre (en super plan séquence à l’instar de la scène d’ouverture des Petits Mouchoirs), d’un état d’esprit à un autre, de la rationalité à l’absurdité, comme pour exprimer le changement éternel de l’homme voué à traverser des phases plus ou moins turbulentes.

Finalement, en écrivant cette critique un tantinet prétentieuse (et oui, qui plus est totalement insipide et incompréhensible, hein), ne serait-ce pas un moyen détourné et inconscient de se soumettre aux jugements d’autrui dans l’expectative d’une appréciation ? Peut-être. La réponse n’est pas forcément évidente (même si je ne suis pas contre quelques louanges), en particulier dans une société qui nous dit qui on a le droit d’être et où toutes nos actions sont déterminées par un contexte extérieur. La quête identitaire de Guillaume Canet se résume en fin de compte au je-m’en-foutisme le plus absolu vis-à-vis de l’opinion populaire. Tout n’est en définitive qu’une question de satisfaction de l’ego, une quête de l’accomplissement personnel se soldant par un éternel recommencement de cette poursuite du bonheur. Un bonheur qui se trouverait dans la parfaite adéquation avec soi-même et la nécessité d’obéir à ses choix personnels.

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Malgré une mise en scène parfois trop réductrice et certaines longueurs générales, Rock’n Roll rend justice à ces vieux de la vieille en élevant le comique d’absurde à son paroxysme pour mieux déjouer les attentes d’un public possessif. Avec sincérité et passion, Guillaume Canet innove en accouchant de ce crash émotionnel en totale chute libre, sorte de contre-culture autodétruite par le rire. Face à ce retour aux sources (Mon Idole), il concrétise sa thérapie par le cinéma de pénétrer la crise de la quarantaine en l’exposant sur grand écran. Peut-être que ma non-objectivité par la rencontre quasi irréelle des acteurs lors de l’avant première (où l’équipe a su partagée chaleureusement anecdotes et bonne humeur) biaise partiellement mon jugement de cinéphile mais Rock’n Roll est sans aucun doute une œuvre moderne et unique en son genre dont on ressort inspiré et heureux. Et rien que pour cela, je peux affirmer que Rien D’autre N’a D’importance.

Dérapages (in)contrôlés…

Note: 8/10 (Coup de cœur)

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Photo de l’avant Première à Lille
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